03 mai 2021
03 mai 2021

France : la laïcité entre liberté et suspicion

© photo credit: Nicola Fioravanti

Si elle est adoptée, la loi portant le titre « Pour le respect des principes de la République française », transformera le climat de confiance mutuelle en un régime de méfiance, de limitation et de contrôle.

par  P. Lorenzo Prezzi scj
Settimananews

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Si elle est adoptée, la loi intitulée “Pour le respect des principes de la République française” transformera la “laïcité de liberté” en “laïcité de suspicion”, le climat de confiance mutuelle en un régime de méfiance, de limitation et de contrôle.

C’est ainsi que le président des évêques de France, Eric de Moulin-Beaufort, a défini le projet, approuvé par les députés le 16 janvier et en discussion au Sénat depuis le 30 mars. Avec le président de la Fédération des protestants de France, François Clavairoly, et le métropolite du Patriarcat œcuménique de France, Emmanuel Adamakis, il a signé un texte inhabituellement critique.

Séparatisme et valeurs républicaines

Il s’agit essentiellement d’une série d’amendements à la loi de 1905 sur la liberté de religion dont l’intention est de s’attaquer au communautarisme islamique, au séparatisme qui touche les communautés musulmanes du pays, afin de réaffirmer le corps de valeurs et de principes qui régissent la République.

Après les attaques répétées du fondamentalisme islamique, notamment l’assassinat du professeur Samuel Paty, le président de la République, Emmanuel Macron, dans un long discours du 2 octobre 2020, s’en est pris au séparatisme comme terreau de la violence contre les valeurs de l’État.

Le séparatisme “est un projet politico-religieux conscient, théorisé, qui se concrétise par des divergences répétées avec les valeurs de la République, qui se traduit souvent par la mise en place d’une contre-société, dont les manifestations sont la déscolarisation des enfants (en France, des écoles privées sont possibles, sans reconnaissance et donc sans subventions publiques, souvent d’orientation islamique, ndlr), le développement de pratiques sportives et culturelles communautaristes prétextes à l’enseignement de principes non conformes aux lois de la République. Par l’endoctrinement, nos principes, l’égalité entre les hommes et les femmes, la dignité humaine sont niés”.

“Je l’ai souvent répété : je ne demande à aucun citoyen de croire ou de ne pas croire, de croire peu ou modérément – ce n’est pas une tâche de l’État – mais je demande à tous les citoyens, croyants ou non, de respecter de manière absolue les lois de la République. Il y a dans l’islamisme radical – c’est le cœur du sujet, disons-le ouvertement – une volonté revendiquée, manifeste, une organisation méthodique pour s’opposer aux lois de l’État et créer un ordre parallèle. Pour ériger d’autres valeurs, pour développer une organisation sociale différente, d’abord séparatiste, mais avec l’objectif d’un contrôle total dans le futur”.

Dérapage sémantique

A partir de là, un projet de loi est lancé qui rencontre beaucoup de résistance de la part des représentants de l’Islam (Conseil français du culte musulman, CFCM) et de leurs pays d’origine (le Maghreb et les monarchies du Golfe Persique).

Afin d’éviter la stigmatisation des musulmans de France et de donner voix à la crainte populaire de l’infiltration de l’islamisme, l’orientation du texte passe de la dénonciation du séparatisme au renforcement des principes républicains. Avec l’intention d’atteindre la cible (le fondamentalisme islamique) par l’absolutisation quasi-religieuse de l’État, avec une ingérence et un contrôle relatifs sur tous les cultes, leur organisation et leur fonctionnement.

Un glissement sémantique qui, d’une part, n’évite pas le chevauchement de l’islam et de l’islamisme et, d’autre part, a alarmé d’autres confessions.

Au début, il y avait une distance critique entre les juifs et les protestants, les orthodoxes et les catholiques, alors que plus tard, le judaïsme a soutenu la loi. La crainte est que la loi restreigne la liberté d’association, affaiblisse la liberté d’enseignement (en étendant le contrôle non seulement aux écoles coraniques, mais à toutes), fragilise la liberté d’expression et porte atteinte à la liberté religieuse. En effet, elle exige une autorisation préfectorale pour chaque association religieuse tous les cinq ans.

La question sécuritaire semble se résoudre en un changement d’intentionnalité sur le droit de la liberté religieuse qui, même avec des modifications successives, s’est imposé depuis plus de cent ans. D’une loi garantissant l’autonomie des cultes, elle menace de devenir un instrument de contrôle et d’absolutisation des valeurs républicaines comme une nouvelle foi plus importante.

Du côté de la droite politique et de l’opposition, la barre de la sécurité est placée de plus en plus haut, tandis que la majorité veut aller là où les prédécesseurs de Macron, Sarkozy et Hollande, ont échoué.

Le 10 mars, le gouvernement a reçu les chefs de la Conférence épiscopale (une rencontre directe qui se répète chaque année depuis 2002) et parmi les problèmes sur la table (le rôle des aumôniers d’hôpitaux pendant la pandémie, l’assurance sociale du clergé, les lois bioéthiques), il y avait aussi la question de la loi contre le séparatisme.

Les protestants estiment également que les moyens de contrôle existent déjà sans qu’il soit nécessaire de légiférer davantage. Toujours pro-républicains, ils notent, selon les mots du pasteur Calvairoly : “C’est la première fois que je me trouve dans la position de défendre la liberté de culte. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse arriver dans mon pays”.

Représentation de l’Islam

Les Juifs, d’abord méfiants, ont donné une appréciation positive de la loi. Le grand rabbin Haȉm Korsia a déclaré qu’il partageait l’esprit de la proposition : ” Le diagnostic est juste et la loi est nécessaire.” Les loges maçonniques étaient également favorables.

Le système de représentation des communautés musulmanes menace d’exploser. Sur les neuf organisations qui composent le Conseil français du culte musulman, trois (pro-turques) ont refusé au début de l’année de signer une Charte de principes pour l’islam en France. Quelques semaines plus tard, quatre associations ont démissionné du Conseil et ont annoncé (le 17 mars) qu’elles créaient un nouvel organe représentatif. Dans ce cas, l’objet de la controverse est la nomination par le président de l’aumônier national des prisons, mais c’est surtout l’inimitié personnelle entre certains des représentants qui est soulignée.

La représentation de l’islam est difficile partout, mais elle l’est particulièrement en France. Comme l’a souligné le professeur A. Ferrari : “En France, la voix publique (de l’État) est plus forte, elle tend à être monopolistique, avec la vocation de subordonner toutes les autres, y compris l’Église. Un musulman en France a plus de mal à distinguer l’Église des institutions publiques. Ensuite, au niveau symbolique, il est probable que l’Église (moins visible que l’Église italienne) paie pour une plus grande identification au colonialisme français”.

Bien que Macron soit le dirigeant européen le mieux équipé pour comprendre le rôle des religions, il reste un écart important dans la compréhension de la classe dirigeante du continent, en particulier dans la zone francophone et dans le nord de l’Union européenne, sur les religions dans l’espace public. Une difficulté qui n’est pas sans responsabilité également du côté des Églises chrétiennes.

SettimanaNews est une plateforme en ligne qui propose des informations religieuses dans un contexte de confrontation culturelle et historico-civile. Il hérite du magazine papier Settimana (1946-2015) qui se distinguait par son orientation pastorale.

La propriété du site appartient à la Province religieuse des Dehoniens d’Italie du Nord.

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