Enlevé lors du conflit au Mali en 2013, rescapé du désert puis de la Méditerranée, Moriba est aujourd'hui aide-soignant à Rome. Dans cet entretien, il revient sur son parcours et sur sa relation fraternelle avec la communauté déhonienne de la Maison générale.
Moriba Keita (30 ans), originaire du Mali, est un ami de la communauté de la Maison générale des Prêtres du Sacré-Cœur, où il a été accueilli au terme de son parcours légal au sein d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile à Rome. Dans cet entretien, il revient avec émotion sur son parcours d’intégration et sur les sept mois passés au sein de la communauté des Prêtres du Sacré-Cœur (Déhoniens). Un témoignage lumineux sur la fraternité, la persévérance et le respect mutuel, par-delà les différences culturelles et religieuses.
Moriba, vous avez vécu sept mois au sein de la Maison générale des Prêtres du Sacré-Cœur, avec qui vous avez tissé des liens d’amitié profonds. Comment êtes-vous entré en contact avec cette communauté ? D’où vient ce lien ?
Moriba Keita: J’étais dans un centre d’accueil, à Rome. À la fin de la prise en charge, lorsqu’on obtient ses papiers, le centre nous demande de trouver un logement car leur travail s’arrête là. On reçoit une petite aide financière de sortie, mais ce n’est absolument pas suffisant pour louer un appartement, d’autant plus sans emploi stable. C’était une période très angoissante, je ne savais pas quoi faire. C’est alors que Sœur Maria, une religieuse formidable qui venait régulièrement nous rendre visite et avec qui j’ai ensuite collaboré comme bénévole, a entendu parler de ma situation. Elle m’a dit : « Ne t’inquiète pas, je vais t’amener dans un endroit où tu pourras prendre ton temps, étudier, trouver un travail et économiser. » C’est elle qui m’a conduit chez les Prêtres du Sacré-Cœur, dans cette communauté des pères Dehoniens, vers la fin de la période de la Covid-19. J’y ai été hébergé pendant sept mois.
Comment s’est passée cette période d’accueil au sein de cette communauté religieuse ?
Mon séjour dans la communauté a été une expérience si marquante que je ne pourrai jamais l’oublier. Même après être parti travailler quelques années en France, je n’ai jamais rompu le contact. Jamais. Il y avait à l’époque Padre Bruno, Padre Carlos, et bien d’autres… Pour moi, ils sont devenus une véritable famille. Ils m’ont tout donné. La maison était à ma disposition. Lorsque je rentrais le soir, découragé après des journées passées à chercher un emploi ou un appartement sans succès, ils venaient vers moi, ils me réconfortaient. Pendant ces sept mois, j’ai pu terminer ma formation, passer mon permis de conduire, trouver un travail et mettre de l’argent de côté pour louer mon propre logement. Quand le moment est venu de partir, ils m’ont dit : « Ce n’est pas fini. La maison reste ouverte pour toi, tu viens quand tu veux. » Ils m’ont traité comme l’enfant aimé de la famille.
Si les choses ne s’étaient pas aussi bien passées, je n’aurais jamais pensé à revenir aujourd’hui. D’ailleurs, même quand j’ai trouvé mon propre logement à Rome, ils m’écrivaient : « Viens passer le samedi ou le dimanche avec nous ! » Alors je venais, nous partagions le repas, puis je rentrais chez moi. C’était vraiment une expérience inoubliable.
Vous êtes musulman et vous avez vécu au cœur d’une communauté de prêtres catholiques. Comment avez-vous vécu ce contact quotidien avec le catholicisme, et quelle expérience en avez-vous tirée ?
C’est cela même qui m’a le plus touché : la façon dont on m’a accueilli, sachant que je suis musulman et eux chrétiens.Vraiment, c’était le respect total. Vous savez, tant qu’on ne l’a pas vécu, on a du mal à croire qu’un musulman et un chrétien puissent vivre ensemble de cette manière. Tous ces Pères de la communauté me respectaient profondément et respectaient ma religion. C’était très fort pour moi. Aux repas, ils faisaient attention à la nourriture : ils préparaient du poulet séparément les jours où il y avait du porc, et ils mettaient toujours une boisson sans alcool à côté de mon assiette quand eux prenaient du vin. Cette attention délicate, cette fraternité simple, c’est cela le vrai vivre-ensemble.
Votre arrivée en Italie a été précédée d’un parcours particulièrement douloureux. Pourquoi et dans quelles conditions avez-vous quitté le Mali ?
Tout a basculé en 2013, avec la guerre. J’étais encore élève. Pendant les vacances scolaires, nous étions partis dans le Nord lorsque des groupes armés djihadistes ont fait irruption. Ils nous ont capturés, jetés à l’arrière de pick-up et enfermés dans un hangar pendant plusieurs jours. Ils nous frappaient, exigeaient des informations sur la position de l’armée malienne, alors que nous n’étions que des adolescents. J’étais l’un des plus jeunes du groupe. Un soir où ils s’étaient absentés, nous avons réussi à forcer la porte et à fuir dans le désert. Nous avons marché toute une nuit et une grande partie du jour suivant, sous un soleil écrasant et dans les tempêtes de sable. À bout de forces, nous avons été secourus par un commerçant au volant de son camion, qui passait par là et nous a conduits jusqu’en Algérie.
Comment êtes-vous ensuite arrivé jusqu’en Europe ?
Arrivé en Algérie, il a libéré tous les autres, sauf moi. Il estimait que j’étais trop jeune et m’a dit : « J’ai des enfants comme toi. Viens avec moi. » Ne sachant plus à qui faire confiance, j’ai hésité au début. Mais n’ayant nulle part où aller, j’ai accepté qu’il m’emmène chez lui. Là-bas, il y avait effectivement des enfants de mon âge. Il possédait plusieurs magasins. En partant avec ses enfants, j’ai commencé à m’intégrer et à apprendre le métier du commerce.
Mais un jour, des hommes armés ont fait irruption dans la boutique et m’ont enlevé. Ils menaçaient de me tuer. J’ignorais totalement où ils m’emmenaient. Nous avons fini par traverser la frontière vers la Libye. Là-bas, j’ai été conduit de force jusqu’à la côte. Je n’avais jamais vu la mer de ma vie. On m’a forcé à monter sur une embarcation de fortune, au milieu de nombreux autres réfugiés. C’était terrifiant, je pensais mourir au milieu des flots. Mais Dieu est grand. Je ne m’attendais plus à survivre, je croyais que c’était fini pour moi. Puis, nous avons été secourus en mer par de grands navires. C’est ainsi que je suis arrivé en Italie. Je remercie Dieu. C’est incroyable. C’est comme ça que je suis arrivé en Italie. Je remercie vraiment le bon Dieu. Sur mon chemin, je n’ai finalement rencontré que des personnes de cœur. Et ici en Italie, j’ai trouvé cette communauté, qui est devenue ma famille.
Une fois à Rome, comment avez-vous reconstruit votre vie ?
Au départ, la vie en centre d’accueil était rude, rythmée par l’apprentissage de la langue, les démarches administratives et l’attente des recours pour les titres de séjour. Une bénévole sénégalaise, Mariam, a remarqué ma détermination et ma facilité d’apprentissage ; c’est elle qui m’a orienté vers une formation pour le service civique (servizio civile). Pendant cette mission, j’ai été affecté à l’accompagnement de personnes âgées et vulnérables. C’est là que j’ai découvert ma vocation. En voyant le dévouement des soignants, notamment un collègue nommé Jean vêtu de sa blouse blanche, je me suis dit : « C’est ce travail que je veux faire. »
J’ai économisé chaque euro de mon indemnité et j’ai cumulé des gardes de nuit auprès de personnes âgées dépendantes pour financer mes études. J’ai ensuite obtenu mon diplôme officiel d’opérateur socio-sanitaire (OSS, aide-soignant qualifié). Aujourd’hui, j’exerce ce métier en milieu hospitalier et en résidences médicalisées. Partout où j’ai travaillé, j’ai trouvé des collègues et des amis italiens formidables qui m’ont soutenu et guidé à chaque étape.
Vous avez récemment pu retourner au Mali pour la première fois, après 10 ans d’absence. Comment se sont passées ces retrouvailles ?
C’était en juillet 2025, exactement dix ans après mon départ. Pendant tout ce temps, ma famille n’avait aucune nouvelle et ignorait si j’étais encore en vie ; beaucoup me croyaient mort. Quand je suis arrivé, tout le monde pleurait, chantait et dansait de joie. Moi-même, j’ai fondu en larmes. Hélas, ma maman est décédée durant mon absence, ce qui a été une immense douleur, mais j’ai pu aller me recueillir sur sa tombe. Durant ce séjour, je me suis également marié. Mon épouse est actuellement au Mali, et dès que ma situation de travail et de logement sera totalement stabilisée, j’espère de tout cœur la faire venir à Rome afin de la présenter à ma « famille italienne », les pères Déhoniens.
Quel message souhaitez-vous transmettre à travers votre histoire ?
D’abord, un message d’espérance et de courage : quand la vie vous met à l’épreuve, avec la foi, le travail et un engagement sincère, on peut surmonter tous les obstacles. Ensuite, un message sur la rencontre de l’autre. Il ne faut pas s’arrêter aux préjugés. La façon dont les gens vous regardent dépend avant tout de la manière dont vous vous présentez à eux, avec respect et honnêteté. Ce que j’ai vécu chez les Prêtres du Sacré-Cœur m’a marqué à jamais. Leur générosité et leur accueil fraternel m’ont prouvé que la dignité humaine et le respect dépassent toutes les barrières.


