06 octobre 2026
06 oct. 2026

“Je crois qu’il y a une soif, dans la population française…” – Entretien avec le père Joseph Famerée, SCJ sur la récente visite  de Léon XIV en France.

Entretien avec le Supérieur provincial de l’Europe francophone (EUF) sur la récente visite apostolique de Léon XIV en France et sur la mission dehonienne dans les Pays de l’Europe Francophone.

par  Boris Igor Signé, SCJ

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Du 25 au 28 septembre 2026,  le Pape Léon XIV a visité la France, pays, où en 1878, le Père Léon Dehon a fondé Congrégation des prêtres du Sacré-Cœur de Jésus. Dans cette interview, nous explorons avec Supérieur provincial de la province de l’Europe francophone, P. Joseph Famerée, SCJ, quelques principaux enjeux de cette visite apostolique ainsi que la mission actuelle des Prêtres du Sacré-Cœur dans les pays de l’Europe francophone.


Père Joseph Famerée, rendus au lendemain de la visite apostolique du Saint Père Léon XIV en France, que vous inspirent l’effervescence observé au sein de la population francaise et les discours prononcés par le Saint Père?

Père Joseph Fameri : Je dois tout d’abord apporter une précision. Je n’ai pas pu vivre de l’intérieur cette visite du pape Léon XIV en France, pour la simple et bonne raison que, depuis le samedi 26 septembre, je suis à Bologne pour la béatification de notre confrère, le père Martino Capelli. J’ai néanmoins essayé de suivre cette visite du pape à travers les médias.

La première chose qui étonne, et qui étonne tout le monde, c’est précisément le succès extraordinaire de cette visite, ainsi que l’intérêt des Français pour la venue du pape. Cet intérêt va certainement au-delà des croyants. Il y a là un intérêt, je dirais, transpartisan, pour le pape Léon XIV et certainement, surtout, pour ce qu’il représente. Il est bien sûr le premier responsable de l’Église catholique, mais il a en même temps une responsabilité spirituelle beaucoup plus large que celle de l’Église. On attend, je pense, ses paroles sur toute une série de questions qui troublent l’humanité aujourd’hui, notamment les guerres, qui ont repris d’une manière incroyable depuis trois ou quatre ans, ainsi que les divisions entre les personnes qui recherchent leurs intérêts personnels plutôt que le bien commun.

On sait que le pape a une parole profonde, spirituelle, chrétienne, bien sûr, mais qui peut toucher au-delà du christianisme. C’est le message chrétien, un message qui peut rejoindre bien d’autres personnes. Je crois qu’il y a une soif, dans la population française notamment, mais aussi de manière plus générale, d’entendre des paroles de réconfort et, surtout, de trouver une espérance dans la situation très sombre que traverse actuellement le monde.

Justement, en parlant des questions abordées, le pape Léon XIV, lors de ses différents rendez-vous, que ce soit à Paris, à Metz ou à Lourdes, est revenu à plusieurs reprises sur ces questions brûlantes, en fonction des lieux où il se trouvait. Pensez-vous que son message sera écouté par les Français ?

Ce message a certainement été entendu. Sera-t-il écouté plus profondément et mis en œuvre ? Ce n’est pas certain que, sur tous les points, ce message sera suivi. En tout cas, je crois que, d’après les informations dont je dispose, c’est un message qui a touché beaucoup de personnes, qui les a fait réfléchir et que beaucoup reçoivent positivement. Bien sûr, ceux qui ont une orientation idéologique différente auront certainement des réserves sur certains points, surtout les responsables politiques. D’autant plus que le pape Léon XIV a beaucoup insisté sur la nécessité de dépasser les intérêts purement personnels pour travailler ensemble au bien commun d’une nation comme la France.

Lors de son intervention au palais de l’Élysée, devant le corps diplomatique, il s’est attardé sur la question de la laïcité. Vous savez que la presse présente généralement la France comme un pays fortement laïcisé, où la religion tend à mourir. Nous avons pourtant observé toute l’effervescence populaire qu’a suscitée cette visite. Ne voyez-vous pas là une forme de paradoxe entre les discours que nous avons entendus précédemment et les images que nous avons vues ?

Sans doute. Tout d’abord, laïcité, laïcisation, sécularisation : ce sont des mots piégés. Chacun y met ce qu’il veut. Il est donc très important de bien définir le sens des mots que l’on utilise.

La laïcité française, en fait, repose sur une séparation entre l’État et les Églises — au départ, il s’agissait surtout des Églises chrétiennes —, puis, plus largement, entre l’État et les religions. L’État n’est lié à aucune religion en particulier. Précisément, cette séparation, ce fait de ne pas être lié à une religion particulière, vise à offrir un espace public dans lequel toutes les religions puissent s’exprimer, dans la mesure, bien sûr, où elles respectent l’ordre public, etc. La laïcité, dans son sens originel, telle qu’elle a été voulue, vise donc plutôt à offrir un espace d’expression aux différentes religions, sans en privilégier aucune. Dans la pratique, il est vrai que, parmi les défenseurs de la laïcité, certains se sont éloignés de cette définition originelle et sont devenus plutôt des militants antireligieux. Mais cela ne concerne que certains d’entre eux. C’est une dérive, et non le véritable sens de la laïcité à la française, fondée sur la séparation de l’État et des Églises. C’était d’abord une précision concernant ce qu’est la laïcité.

D’une certaine façon, il n’y a donc pas d’opposition entre l’existence de la laïcité et le fait que, par exemple, la religion catholique s’exprime, comme elle le fait de manière multiple et abondante ces derniers jours. En réalité, il n’y a pas d’opposition. Cependant, lorsqu’on dit que la France est laïcisée dans le mauvais sens du terme, c’est-à-dire que le christianisme y a perdu beaucoup d’influence, il faut reconnaître qu’il s’agit là d’une évolution sociologique indéniable. Il y a moins de pratiquants qui assistent très régulièrement à la messe du dimanche. Il y a beaucoup moins de baptêmes d’enfants, ainsi que de mariages et d’enterrements religieux. C’est indéniable.

Il y a donc une évolution sociologique, mais ce n’est pas pour cela que l’Église est restée inactive et qu’elle est morte. Au contraire, dans cette espèce de baisse sociologique de l’importance du christianisme, il a fallu que l’Église mette l’accent sur l’engagement volontaire et personnel des différents chrétiens et des nouveaux chrétiens. Et aujourd’hui, grâce à Dieu, on constate un certain renouveau des membres de l’Église catholique. Donc, ils étaient, je crois, 22 000 cette année à être baptisés comme adultes ou grands adolescents. C’est un phénomène nouveau.

Voilà. Oui, oui. Les chiffres ne font que grandir. On verra si ça se maintient sur la durée, mais c’est tout à fait remarquable et il ne faut surtout pas faire obstacle à l’Esprit Saint.

Pensez-vous que la visite du Saint-Père Léon XIV suscitera davantage de nouveaux engagements ?

Je suis convaincu. Je crois que ça va, en tout cas pendant un certain temps, je crois que ça va accélérer le mouvement. Et n’oublions pas que c’est une des raisons du voyage du pape en France. Il est venu en France parce qu’il voulait se rendre compte par lui-même de ce renouveau. Eh bien, je crois qu’il n’a pas été déçu. Il a même été, à mon avis, très surpris d’un succès, d’une ferveur qui dépassait toutes les attentes.

Pour rentrer un peu dans la vie apostolique des Dehoniens en France, que font concrétement les Prêtres du Sacré-Cœur aujourd’hui en France, et au delà d’elle dans la Province de l’Europe francophone en générale?

Justement la Province de l’Europe francophone est aujourd’hui constituée de la France, de la  Belgique et du Luxembourg. Au total, il y a neuf communautés. Paris, c’est le provincialat et, en même temps, pour le moment, la maison d’accueil des deux postulants. Nous remercions le Seigneur aussi de nous avoir envoyé deux postulants.

Ce renouveau de foi et de vocation est donc aussi arrivé chez nous…

Voilà. Et en plus, l’année même du centenaire de la mort du père Dehon. C’est l’année passée qu’ils ont demandé à pouvoir entrer, cette année, le 13 septembre 2026. Donc Paris est surtout le provincialat, mais aussi maintenant la maison d’accueil des deux postulants, où il y a d’ailleurs aussi un scolastique portugais, Nuno, qui est en train de terminer son premier cycle en théologie, et un Camerounais, le père Parfait, qui étudie, qui fait des études post-initiales en matière d’écologie, avant d’aller appliquer ces méthodes au Cameroun. Donc ça, c’est Paris.

Et à Massy, c’est une fraternité en monde populaire, en monde ouvrier, notamment avec le père Antonio. Alors, les autres communautés sont souvent liées à un engagement paroissial. Mais il n’y a pas que ça. Par exemple, à Illkirch, près de Strasbourg, le père Conrad est engagé dans la pastorale des handicapés pour tout le diocèse.

À Metz, ils sont plutôt engagés en paroisse, en lien avec la paroisse; Clairefontaine, en Belgique, Luxembourg également. Mais Clairefontaine est aussi et avant tout un centre d’accueil et un centre spirituel, en plus de l’engagement en paroisse.

Bruxelles, c’est à la fois l’engagement en paroisse, mais en même temps, on a une chapelle d’accueil et c’est un lieu où nous accueillons des Confrères étudiants. Nous donnons des bourses pour des étudiants en études post-initiales. Donc, alors bien sûr, il y a, outre Bruxelles, lieu de la mort du père Dehon, il y a bien sûr La Capelle, lieu de naissance du père Dehon, où tous les pères sont engagés en paroisse, et Saint-Quentin, le lieu de la fondation de la congrégation, où tous les pères, les deux pères qui sont là pour le moment, sont également engagés en paroisse. Mais ceci dit, quand même, ce qui est premier aujourd’hui, ce sont quand même les lieux historiques. Les lieux historiques, pas comme des lieux archéologiques du passé simplement, mais des lieux où on est lié à la population locale et où on anime la population. Et donc, c’est certainement ce que nous devons viser davantage dans l’avenir immédiat : c’est rendre ces lieux historiques beaucoup plus vivants et accueillants aussi pour des pèlerinages de la congrégation, des visites, etc. Donc je crois qu’on va mettre l’accent là-dessus, comme on met déjà l’accent aussi sur la formation spirituelle, celle que nous pouvons offrir dans un centre spirituel comme Clairefontaine, mais aussi à La Capelle. C’est là-dessus que nous voulons insister pour que nos lieux historiques, qui sont dans notre province mère, soient des lieux vraiment vivants.

Pouvez-vous donc affirmer, pour terminer, que la France reste et demeure la fille aînée de l’Église ?

La France comme telle le redeviendra peut-être, qui sait ? Mais bon, elle l’est certainement par vocation et par ses racines, certainement. Quelque soit d’ailleurs la situation, moi j’essaie d’être plein d’espérance, plein de confiance en Dieu, en son œuvre et en sa grâce. Et donc, je ne suis pas inquiet pour l’avenir de notre province de l’Europe francophone. Je compte beaucoup, d’ailleurs, sur la collaboration internationale de notre congrégation pour continuer à faire vivre les lieux les plus importants de notre province.

 


Le père Joseph Famerée est Supérieur provincial de l’Europe francophone des prêtres du Sacré-Cœur. Il est également professeur émérite de la faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain, dont il a été le doyen en 2012-2015.

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