10 novembre 2016
10 nov. 2016

Philosophies et cultures africaines

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Du fait de vivre dans un contexte socio-culturel qui pousse à nous habituer à penser l’international en le marquant du sceau supplétif de l’inter-sociétal (cf. Bernard Badie) et de l’inter-culturel, on peut tirer de la lecture des livres de Michel Kouam e Christian Mofor (dir.), Philosophies et cultures africaines à l’heure de l’interculturalité. Anthologie (Tomes 1 et 2, L’Harmattan [coll. : Etudes Africaines], Paris, 2011) quelque chose pour enrichir l’appropriation dehonienne de la problématique interculturelle. Ce d’autant plus que, dans le 2nd Tome, se trouve une contribution d’un de nos confrères (Léopold Mfouakouet) sous le titre « L’écriture de l’histoire de la philosophie africaine à l’épreuve de la mémoire diasporique » (p. 231-250).

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Cherchant à exploiter certains résultats des Cultural Studies pour inscrire l’écriture d’une histoire de la philosophie africaine dans le sillage de la problématique interculturelle, l’auteur lie celle-ci à la question de la diaspora noire, autrement dit, la mémoire créée par la déportation des esclaves noirs dans le Nouveau Monde. Question cruciale où mémoire juive et mémoire noire se croisent. Ainsi s’illuminent d’un jour nouveau la problématique interculturelle, la philosophie (et la théologie) dite négro-africaine jusque-là dominée(s) par la question de l’identité et de l’inculturation, et même la culture philosophique en général. Pour ce qui est de cette dernière, le moment inaugural de la philosophie est interprété en termes de culture de l’oubli eu égard non à l’oubli de l’être (Martin Heidegger) ou de l’écriture (Jacques Derrida), mais à l’oubli de la question de la mise en esclavage. (Emblématique à cet égard le fait que Platon, tout en dénonçant l’injustice faite Socrate par les tyrans grecs, dénonciation qui allait le pousser à prendre le chemin de l’exil, eh bien que Platon oublie [évite ?] de philosopher sur le fait d’avoir été fait esclave chemin faisant…)

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Le même auteur est revenu tout récemment, et sous un autre angle, sur cette problématique, celle-là même qui mobilise l’encyclique Laudato Sì. Publié en août passé sous le titre “Comment (ne pas) géophilosopher. Ou l’art d’imaginer Sisyphe heureux” (Ed. Les Impliqués, Paris, 2016, 170 p.), le livre de Léopold Mfouakouet cherche à déployer la différence entre appartenance et identité, et à penser le rapport entre les identités culturelles à partir de la question des frontières (et donc de la traduction) entre langues, entre cultures.

S’inspirant de Paul Ricœur, Lukas K. Sosoe et Achille Mbembe dans l’effort à penser la question de l’identité en termes qui rappellent Sisyphe, il s’approprie une idée d’Albert Camus qui invitait à s’imaginer Sisyphe heureux. Ce bonheur est toutefois conditionné par la capacité des êtres humains à penser (à philosopher) en tenant compte des souffrances faites aux autres, y compris celles infligées à la nature, à la terre (geo). L’auteur met en évidence la pierre d’achoppement qui empêche ce rapport sain à la nature, à savoir les caractérisations des peuples appelées par Marc Crépon « géographies de l’esprit ». Les guerres entre êtres humains (bien représentées dans un tableau de Goya) leur font oublier que leurs pieds s’enfoncent dans le sable mouvant à force de coups qu’ils se donnent. Cet enlisement est alors interprété comme pollution de la terre sur laquelle nous vivons, comme guerre mondiale (contre le monde). Il y va d’un oubli du fait qu’en tant qu’êtres-au-monde, nous serons toujours battus même en cas de notre victoire contre le monde, contre la nature.

D’où l’invitation à savoir écouter et traduire en langue juridique le cri de la nature en termes d’« amour qui oblige », version du postmoderne proposée par Paul Ricœur alors lecteur de Franz Rosenzweig et de Hans Jonas. Notre auteur montre ainsi le lien fort qu’il y a entre nos identités (travaillées par les géographies de l’esprit, par les caractérisations des peuples alors justifiées et légitimées par des philosophies de l’histoire) et la continuation de toute vie (bio) sur terre (geo). D’où enfin l’importance du passage d’une géophilosophie à une biogéophilosophie, reprise originale d’une idée représentée par un personnage inventé par Michel Serres et appelé Biogée.

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