21 février 2022
21 févr. 2022

Réminiscence d’un Chapitre général

À l'occasion du 40e anniversaire de la reconnaissance de nos Constitutions, nous présentons quelques témoins du Chapitre général qui a travaillé sur la Règle de vie: p. John van den Hengel, scj

par  John van den Hengel, scj

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Je me souviens bien du matin du Chapitre général de 1973 au cours duquel la première ébauche de la Règle de vie a été achevée. C’était fin juin ou début juillet. Comme j’étais l’un des plus jeunes membres du Chapitre, je n’avais pas de chambre au Collège international. J’étais arrivé un peu tôt de la Domus Maria sur la Via Aurelia où je logeais. Je me promenais dans le passage extérieur du quatrième étage, avant sa reconstruction, en attendant que les activités de la journée commencent. C’est là que j’ai rencontré Piet Adam.  Il m’a dit qu’il venait de finir de taper le projet de texte d’André Perroux sur les nouvelles constitutions. Un sentiment de soulagement m’a envahi. Depuis le début du mois de mai, nous nous efforcions de déterminer comment nous allions mener à bien la tâche qui nous avait été confiée par Evangelica testificatio et par le Chapitre, à savoir forger un texte inspirant une Règle de vie. Très différent des Constitutions de 1956, le nouveau texte devait être basé sur le charisme de notre Fondateur, qui à l’époque était surtout connu par Vie et Personnalité du Père Dehon de Henri Dorresteijn. Presque personne ne savait comment s’y prendre. Les travaux du Chapitre étaient principalement entre les mains du Supérieur Général, P. Albert Bourgeois, et d’un petit comité de rédaction.  Nous étions épuisés à discuter d’un nombre infini de sujets possibles qui pourraient/devraient figurer dans de nouvelles Constitutions et beaucoup d’entre nous avaient abandonné l’espoir de pouvoir mener à bien cette tâche.

Ce jour-là, tout a changé. Lorsque nous avons reçu le nouveau texte en français ce jour-là, j’ai été pour ma part soulagé de voir que la vision principalement réparatrice de notre mode de vie en tant que disciples de Dehon des Constitutions de 1956 avait été mise de côté. Il reconnaissait que la vision du monde de la dévotion de sainte Marguerite-Marie au Sacré-Cœur avec la réitération des neuf promesses avait perdu sa force spirituelle.  Le nouveau texte n’était pas principalement juridique ou moral, mais optimiste, prophétique et tourné vers l’avenir.  Le ton était si différent que plus tard, sur le chemin du retour au Canada, je me suis demandé si le chapitre serait autorisé à supposer le consentement de la Congrégation. Tout le monde consentirait-il à accepter ce document comme sa Règle de vie et à l’accepter comme les nouvelles Constitutions ?

Qu’est-ce qui avait changé dans la vie des membres pour que les Constitutions soient si bien reçues dans la première période qui a suivi le chapitre de 1973 ?

  1. Dans les années 1970, la vision du monde de la modernité, qui avait pris l’ascendant depuis le XVIIe siècle, avait finalement passé d’une élite intellectuelle à la population générale. “Les temps ont changé”, disaient la plupart des gens. L’esprit doctrinal et dominateur de peur de la compréhension populaire du Concile de Trente et de Vatican I avait perdu son emprise sur l’imagination catholique. Il a été remplacé par un horizon d’attente optimiste alimenté par une compréhension plus positive de l’apparition de la grâce de Dieu en Jésus-Christ mais aussi par les progrès impressionnants dans les domaines de la science et de la technologie. Le Chapitre de 73 a eu un impact sur notre interprétation du fondateur : À la fin des années 70 et au début des années 80, certains des articles les plus perspicaces sur la spiritualité dehonienne ont commencé à être publiés dans Dehoniana. Bientôt, cependant, d’autres préoccupations ont commencé à s’infiltrer dans la conscience humaine. Il y avait la conscience croissante que le monde était devenu Anthropocène, que l’empreinte humaine était devenue dangereusement excessive. En outre, pour beaucoup, l’accès à la transcendance s’est assombri : la perception de Dieu est devenue plus obscure et ambiguë. L’empreinte religieuse dans le domaine culturel et intellectuel s’est affaiblie : la religion a commencé à jouer un rôle de moins en moins important pour une majorité croissante. L’approche plus juridique des Constitutions précédentes avait présupposé une institution religieuse incontestée qui n’avait besoin que de règles pour régir l’appartenance. Mais maintenant, l’appartenance elle-même commençait à être remise en question. Le Chapitre de 1973 a reconnu que la Congrégation avait besoin d’une nouvelle nourriture pour la soutenir. Et oui, la nourriture était là. Mais ce n’était pas suffisant : les jeunes des pays occidentaux avaient déjà perçu l’échec et avaient commencé à s’éloigner de nos maisons de formation. Ils avaient déjà succombé à la crise, ne voyant pas d’issue. La Règle de Vie de 1973 a été une première réponse de recherche à cette nouvelle époque. Il était peut-être déjà trop tard. Lorsqu’elle a été finalement approuvée en 1986, sa voix prophétique avait déjà commencé à s’éteindre.
  2. Le monde de 1986 et certainement de 2022 n’est plus le monde de 1973. L’ère post-moderne que Lyotard avait annoncée en 1980, avec sa méfiance et son désaveu des grands méta-narratifs et des utopies, avait gagné du terrain. En conséquence, les grands systèmes de croyance et les idéologies qui avaient tant soutenu le monde occidental ont commencé à se dissoudre dans le scepticisme et le relativisme. Toutes les convictions, dans leur diversité pluraliste au sein des différentes religions et cultures, ne pouvaient maintenir leurs prétentions à la vérité en Occident. L’ancrage de la révélation et des Écritures a commencé à s’étioler en tant que fondement de la vie et de la vérité. La crise écologique nous a fait découvrir que nous, les humains, étions en train d’épuiser notre exceptionnalisme et que l’écologie de la terre se retournait contre notre prodigalité. La terre ne nous appartenait plus exclusivement ; nous devions partager l’espace vital irrémédiablement lié à l’atmosphère terrestre, au monde animal dont nous n’étions pas si éloignés, aux mers que nous appauvrissions et polluions, aux forêts qui s’amenuisaient et au monde fongique souterrain.[1] À cette crise anthropologique au milieu de la crise écologique s’ajoute la crise civilisationnelle de notre vie commune. Le monde est devenu plus international, plus interculturel.[2] Cela a créé de nouvelles peurs – de nouvelles peurs de devoir partager notre espace avec le migrant et l’autre culturel. Les divisions sont devenues si larges qu’il y a un grand doute sur la capacité de nos communautés politiques à continuer à prendre leurs décisions de manière démocratique. L’attrait du populisme pousse les gens à chercher d’autres moyens politiques de vivre ensemble, dominés par des autocrates et la grande finance que personne n’ose appeler à rendre des comptes pour la crise économique de 2008 et un gouffre d’inégalité infranchissable. Dans ce monde inquiet, nous devons nous demander quelle sorte de ressource nous trouvons dans l’Évangile du royaume de Dieu qui pourrait nous aider à vivre ensemble dans ce monde fragile ? Nous devons nous demander ce qu’est, en dernière analyse, notre foi chrétienne – entachée par les échecs moraux des dirigeants cléricaux – et notre vocation religieuse ? Nous devons trouver de nouveaux mots, une nouvelle réceptivité à la parole de Dieu, une nouvelle façon de lire les vieux mots du royaume de Dieu de Jésus.
  3. L’immense travail de ressourcement des chapitres SCJ entre 1966 et 1979 n’a-t-il donc plus aucune valeur ? Vers quoi nous tourner ? C’est maintenant une partie déterminante de notre histoire de l’interprétation du P. Dehon. Nous pouvons faire ce que les théologiens ont fait récemment lorsqu’ils ont concentré leur attention sur les points de référence durables de Vatican II : la réimagination de la communauté ecclésiale et la fonction en son sein de l’auto-révélation de Dieu dans le Christ. Ces points sont devenus des références majeures pour le ministère pastoral du pape François et la théologie actuelle.[3] Il en est toujours ainsi aujourd’hui, malgré l’incertitude. Dans sa lettre apostolique à tous les consacrés, le pape François écrit : “Chacun de nos Instituts vient d’une riche histoire charismatique. À ses origines est présente l’action de Dieu qui, dans son Esprit, appelle certaines personnes à la suite rapprochée du Christ, à traduire l’Évangile dans une forme particulière de vie, à lire avec les yeux de la foi les signes des temps, à répondre avec créativité aux nécessités de l’Église”.[4] Les communautés religieuses sont des témoignages, des manières d’habiter le monde, de témoigner de lectures particulières de la vie de Jésus dans leur vie. Notre fondateur, selon notre Règle de vie, s’est inspiré du Christ tel que Paul l’a vu : “J’ai été crucifié avec le Christ, et ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi” (Gal 2.19-20). La vie religieuse est un vécu plus explicite de certains aspects de la vie de Jésus : sa compassion pour les pauvres et avec les foules, son message d’encouragement, sa guérison des malades, son alimentation des affamés, sa volonté de donner sa vie pour cette vision de Dieu pour l’humanité. C’est la vie du Christ en nous aussi, à notre époque.

En tant que dehoniens, nous nous accrochons à la révélation de Dieu qui se joue dans la vie quotidienne de Jésus. Nous voulons donner forme à la vision de la vie de Dieu telle qu’elle est démontrée et incarnée par Jésus. Nous n’avons pas de meilleur mot que le surplus trouvé dans la gratuité et dans la sororité/fraternité de la parole et de l’action de Jésus : sa vie de prière et son interaction avec les pauvres et les malades en Galilée. Le Dieu inconnu, en particulier l’abondante générosité de Dieu, a été traduite par la culture d’aujourd’hui dans le langage anthropologique. La difficile et ineffable dénomination de Dieu aujourd’hui n’a pas trouvé de meilleur moyen que dans la sequela Christi. Cela reste notre foi. À notre manière, nous avons choisi de suivre Jésus sur son chemin vers Jérusalem. Nous, les dehoniens, nous voulons aller jusqu’à la croix et à la percée de son côté pour que, d’une certaine manière, notre sang et notre eau coulent aussi de notre cœur pour le bien du monde. Nous devons continuer à être des lecteurs de cet Évangile du don de soi et de l’amour malgré les hésitations, nos propres peurs pour aujourd’hui, et aller là où l’Esprit nous envoie à la suite de Jésus. Comme l’a dit le pape François dans la même lettre : “L’imagination de la charité n’a pas connu de limites et a su ouvrir d’innombrables chemins pour porter le souffle de l’Évangile dans les cultures et dans les milieux sociaux les plus divers.”

Pour remplir cette charge pour aujourd’hui, nous pourrions bien vouloir relire la Règle de vie de 1973 et, peut-être, nous retrouver dans notre prochain chapitre, pour nous aider à surmonter – ou à vivre avec – les hésitations de notre temps pour le bien des hésitants d’aujourd’hui.

[1]Merlin Sheldrake, Entangled Life: How Fungi Make Our Worlds, Change Our Minds, and Shape our Futures, (Vintage, 2021).

[2]Le pape François a visualisé les interconnexions des cultures comme un polyèdre « qui reflète la confluence de tous les éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité », EvangeliiGaudium236, 2013.

[3] Voire notamment Evangelii Gaudium, Laudato Si, Gaudete et Exultate, et Fratelli Tutti. L’impact sur une théologie pratique renouvelée est vaste. Je limite mes référencesà Christoph Théobald, “Le christianisme comme style: Mise en perspective de la ‘théologie’ du pape François” in Le Courage de penser l’avenir: Études oecuméniques de théologie fondamentale et eccléssiologique, “ Cogitatiofidei” (Paris: Cerf, 2021) p. 169-196; Joseph Famerée, Ecclésiologie et oecumenisme, Recueil d’études, (Leuven: Peeters, 2017); Gilles Routhier, Cinquante ans après Vatican II. Que reste-t-il à mettre en oeuvre? (Paris: Cerf, 2015)

[4] https://www.vatican.va/content/francesco/fr/apost_letters/documents/papa-francesco_lettera-ap_20141121_lettera-consacrati.html

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